(Accès au site des 31000) Quelques précisions sur Marie-Claude Vaillant-Couturier :
![]() |
![]() |
![]() |
| Archives P.P.Paris © Droits Réservés |
12 DECEMBRE 1996
MARIE-CLAUDE VAILLANT-COUTURIER est morte hier. Mais on ne
saurait dire qu'elle nous a quittés, tant elle demeure présente
pour tous ceux qui l'ont connue, admirée, aimée.
Marie-Claude Vaillant-Couturier est née le 3 novembre 1912 dans le
6e arrondisement de Paris. Son père, Lucien Vogel, était un
éditeur, créateur du journal 'Vu', un des premiers journaux
à donner une place privilégiée à l'illustration.
Pas étonnant dans ces conditions que Marie-Claude soit devenue reporter-photographe
après ses études au collège Sévigné.
Dès 1934, elle réalise un grand reportage en Allemagne hitlérienne,
dont il ne reste que peu de traces, les Allemands ayant détruit ses
archives durant la guerre. C'est l'année où elle adhère
à la Jeunesse puis au Parti communiste français. Elle y fait
la connaissance du rédacteur en chef de 'l'Humanité', Paul Vaillant-Couturier,
cet homme passionnant, artiste, écrivain, poète, chasseur, pêcheur.
Aragon évoque dans l''oeuvre poétique' cette rencontre en ces
termes:
'Paul... c'était un homme, voyez-vous, au sens plein du mot... pas
un personnage en représentation. Je connais des gens que ça
indignera si j'écris d'abord de lui qu'il aimait les femmes (...).
Je dis cela de celui-ci qui fit, vous vous rappelez? A la conférence
d'Ivry l'apologie de l'amour. Si ça ne vous plaît pas, je n'y
puis rien... Je l'ai connu, il n'avait pas quarante ans. Un beau jour, on
a appris qu'il se mariait. Pour un homme comme lui, c'est toujours un scandale
et même un défi.
'Surtout parce qu'il avait désormais dans sa vie cette jeune fille
dont j'ai entendu dire que sa beauté était scandaleuse... quelqu'un
de chez nous, mais... Eh oui. C'était un scandale pour bien des bonnes
âmes qui ne sont pas de Se-Tchouan! Elle était très belle,
pas un peu. C'était la fille du créateur de 'Vu', un journal
comme on n'en avait jamais vu, le premier grand illustré du monde,
M. Lucien Vogel... Et puis voilà qu'elle était devenue la femme
de Paul.' (1)
La femme de Paul: pour savoir ce que cela voulait dire, il faut écouter
Marie-Claude nous le conter. 'Paul venait me chercher le vendredi soir en
voiture et nous partions pour l'Ariège, dans sa maison, passer deux
jours à la pêche, à la chasse, en banquets avec les copains
du coin; puis le retour nocturne le dimanche vers Paris pour l'entendre dire
au petit matin, devant 'l'Huma': 'Ça fait quand même du bien
de se reposer.'
Et c'est le drame. Le dimanche 10 octobre 1937, Paul est foudroyé.
Des dizaines de milliers de personnes vont l'accompagner au cimetière
du Père-Lachaise.
Marie-Claude poursuit son activité militante. Aux Jeunes filles de
France dont elle est une fondatrice avec Danielle Casanova, Jeannette Vermeersch,
Claudine Chomat.
En 1939, le Parti communiste est contraint par le gouvernement français
d'alors à la clandestinité. Marie-Claude est chargée
de la solidarité aux familles d'emprisonnés. Elle est elle-même
concernée, son compagnon, Roger Ginsburger, que l'on connaîtra
mieux dans la Résistance sous son nom de Pierre Villon, est à
la Santé et ils échangent des lettres émouvantes (2).
Le 9 février 1942, Marie-Claude est arrêtée. Elle suit
le parcours de 'l'indicible' selon les mots de Pierre Sudreau, de la police
à la Gestapo puis Romainville, puis le train pour Auschwitz d'abord,
Ravensbrück ensuite. Elle est dans les camps celle qui soutient, qui
encourage, qui maintient l'espoir en la victoire finale. Elle racontait un
jour comment elle s'était répété la phrase de
Saint-Exupéry contant l'odyssée de Guillaumet dans les Andes
'Un pas, encore un pas...'. Et son nom devient symbole dans le poème
d'Aragon: 'Je vous salue Maries de France aux cent visages...'

De retour en France après la libération des camps, elle reprend
le combat. Déléguée à l'Assemblée consultative
provisoire puis élue député communiste de la Seine le
21 octobre 1945.
Au congrès tenu cette même année, elle est élue
membre du Comité central comme Pierre Villon, qui a fondé le
Front national dès mai 1941 et est devenu un des dirigeants de la Résistance,
membre du Comité d'action militaire du Conseil national de la Résistance.
En 1946 se tient à Nuremberg le procès des criminels de guerre
nazis. Marie-Claude en sera un témoin capital. Elle y raconte, sobrement
comme toujours, le calvaire des déportées.
'Nous sommes arrivées à Auschwitz au petit jour. On a déplombé
nos wagons et on nous a fait sortir à coups de crosse pour nous conduire
au camp. (...) En passant le porche, nous avons chanté 'la Marseillaise'
pour nous donner du courage (manifestation qui ne s'était jamais produite
dans ce camp - NDLR). On nous a conduites dans une grande baraque, puis à
la désinfection. Là, on nous a rasé la tête et
on nous a tatouées sur l'avant-bras gauche le numéro matricule.
Ensuite, on nous a mis dans une grande pièce pour prendre un bain de
vapeur et une douche glacée. Tout cela se passait en présence
de SS, hommes et femmes, bien que les femmes soient nues (...).
'Durant tout le travail, les SS hommes et femmes qui nous surveillaient nous
battaient à coups de gourdin et lançaient sur nous leurs chiens.
Nombreuses sont les camarades qui ont eu les jambes déchirées
par les chiens. Il m'est même arrivé de voir une femme déchirée
et mourir sous mes yeux, alors que le SS Tauber excitait son chien contre
elle et ricanait à ce spectacle (...).
'Les internées juives qui allaient à l'appel sans chaussures
étaient immédiatement conduites au bloc 25 (celui des condamnées
à mort - NDLR). On les gazait pour n'importe quoi...' (3).
Député de la Seine, Marie-Claude en sera l'élue de 1946
à 1958 puis de 1967 à 1973, date à laquelle elle laissera
son siège à Georges Marchais.
Un ancien député, Jean Pascal l'évoque dans son livre
'les Femmes députés' déposant 30 propositions de lois
dont une demandant l'établissement de la majorité électorale
à 18 ans, une autre pour le salaire égal des femmes et des hommes,
une encore cherchant à faciliter les procédures d'adoption.
Elle intervient dans de nombreux débats, condamnant les guerres coloniales
d'Indochine puis d'Algérie mais se faisant aussi l'avocate passionnée
de causes comme celles des handicapés, des drogués, des familles
en difficulté.
Elle est vice-présidente de l'Assemblée nationale, de 1956 à
1958 et de 1967 à 1968. Elle préside 87 séances, dit
Jean Pascal, 'avec beaucoup de distinction et d'élégance', ce
dont même ses adversaires doivent convenir.
Elle est aussi, dans cet après-guerre, présidente de la Fédération
démocratique internationale des femmes et vice-président de
l'Union des femmes françaises. Dans ces deux organismes, elle s'évertue
à défendre les droits des femmes, à exiger l'égalité
dans tous les domaines.
Marie-Claude revenait souvent à 'l'Humanité', dans cette maison
qui était toujours la sienne. Membre du conseil d'administration du
journal, membre du jury du prix Paul-Vaillant-Couturier, nous aimions écouter
ses souvenirs, sourire de ses formules à l'emporte-pièce, de
son humour dévorant. Au cours d'un voyage en province, j'ai vu les
autres voyageurs du compartiment l'écouter avec respect parler de l'Assemblée,
de ses collègues. Le respect vis-à-vis d'elle était naturel.
Dans les dernières années de sa vie, elle s'était attachée
à la Fondation pour la mémoire de la Déportation qu'elle
présidait et ne refusait jamais de se rendre dans un lycée ou
un collège pour évoquer cette époque, répondre
aux questions de ses jeunes auditeurs durant des heures.
![]() |
![]() |
Elle avait perdu son compagnon, cet homme plein de finesse et dont le rôle
dans l'histoire du Parti communiste mériterait d'être revalorisé,
Pierre Villon, et depuis plusieurs mois souffrait terriblement d'un cancer
qui l'a finalement terrassée. Elle avait reçu l'an dernier au
cours d'une cérémonie discrète la cravate de commandeur
de la Légion d'honneur.
A son fils Thomas, à ses petits-enfants, c'est l'ensemble des collaborateurs
de 'l'Humanité' qui se rassemblent pour leur dire combien leur tristesse
est nôtre.
CLAUDE LECOMTE.